GÉNIE

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GÉNIE

À l’éloge réitéré depuis l’Antiquité jusqu’à la fin du XVIIe siècle du génie comme «divine ardeur», «fureur démoniaque», «sublime folie», «inspiration surhumaine», fait place au début du XVIIIe une description positive du genius , de ses causes et de sa nature. Un peu postérieure à la renaissance (grâce à la traduction que donna Boileau du Peri upsous en 1674) du concept de «sublime», une curieuse et nouvelle fortune du «génie» commença lorsque l’abbé Dubos, faisant, en 1719, la première tentative de physiologie de celui-ci, le conçut comme une «facilité» naturelle pour apprendre et inventer, facilité «que la crainte de mourir de faim ne peut donner».

L’article paru en 1757 dans l’Encyclopédie et attribué à Diderot établit une nette distinction entre l’homme génial, dont il importe de faire la psychologie, voire la physiologie, et l’œuvre géniale, qui nous invite à une analyse critique, en particulier littéraire et picturale. Loin de s’accrocher à la matérialité des sensations et à l’objectivité des souvenirs, l’homme de génie trouve des motivations d’un autre ordre que le reste des hommes. L’universalisation de la sensibilité, l’amplification de la mémoire et de l’imagination, l’exaspération de la vision engendrent chez lui le désir de «donner corps aux fantômes» qui le hantent.

Diderot revient sur cette définition dans le Paradoxe sur le comédien , où la sensibilité apparaît comme faiblesse d’organisation, «affaire d’âme et non de jugement», bref comme une qualité des plus aisées à contrefaire et ne pouvant constituer l’apanage du génie. En outre, dans un texte de 1772, le travail de sublimation non seulement de la sensibilité, mais aussi de la fantaisie et de la vue est envisagé par Diderot sous une forme strictement négative. S’efforçant de définir cette «je ne sais quelle qualité d’âme particulière» qui est propre au génie, l’esthéticien ne trouve aucun terme qui lui convienne; mais il évite cependant une réduction définitive au mystérieux physiologique dans la mesure où il dote le génie de «l’esprit observateur», qui possède lui-même quatre caractères: la spontanéité, la divination, la diversification, la faillibilité. Le génie est ce vrai «sixième sens» que cherchait Hutcheson; il s’exerce sans contention, pour reprendre le terme de Dubos, diffère suivant les états, comme l’avait montré Saint-Évremond, et ne garantit pas des chutes, ainsi que l’avait souligné le pseudo-Longin.

Mais la notion essentielle mise en évidence par Diderot à propos du génie est celle de «modèle idéal», au moyen de laquelle l’abbé de Batteux tentait de dépasser l’opposition entre vérité dans la nature et vérité dans l’art: «Le génie, écrivait-il, ne doit pas imiter la nature telle qu’elle est» Diderot va plus loin: la place du génie n’est pas au théâtre, mais au parterre, parce que son rôle est de «saisir» et de «conserver» ces temps forts de la nature par lesquels, dans une improvisation heureuse, elle semble se dépasser elle-même. «Ce n’est pas que la pure nature n’ait ses moments sublimes, mais, s’il est quelqu’un sûr de saisir et conserver leur sublimité, c’est celui qui les aura pressentis d’imagination ou de génie, et qui les rendra de sang-froid.» Diderot disait du grand comédien: «Il n’est pas un avare, il est l’avare.» De même en va-t-il du génie, qui échappe à toute comparaison pour devenir modèle en son genre.

Dans la lignée de Diderot et du Sturm und Drang, Kant définit le génie comme «talent ou disposition innée par laquelle la nature donne des règles à l’art». Stück Natur , comme disait Goethe, morceau encore inégalé d’une nature supérieure, l’ingenium du génie ne ressemble à aucun autre; et il devient par là même source d’une nouvelle mesure pour le jugement.

Mais, si le génie donne ses règles à l’art, il le fait en tant que nature, c’est-à-dire sans passer par l’intermédiaire de la catégorie comme source de détermination. Causalité aveugle, puisque dépourvue de concept, il ignore les conditions de sa création. Mais sa fantaisie «court d’un bout de l’univers à l’autre pour rassembler les idées qui lui appartiennent». Et ce qu’on appelle génie n’est, pour reprendre l’expression de l’éveilleur de Kant, Hume, qu’une «faculté magique de l’âme», qui soumet «d’un coup» le monde des idées à sa vue.

C’est pourquoi l’éloge du génie demeure tempéré par le désir propre au philosophe de soumettre l’imagination au jugement, même si celui-ci tire sa richesse et ses forces de la première. Le goût détermine, harmonise, solidifie. «Si donc, en un conflit opposant ces deux qualités, quelque chose doit être sacrifié dans une œuvre, cela devrait plutôt concerner ce qu’il y a de génial; et la faculté de juger [...] permettra plutôt qu’on porte quelque préjudice à la liberté et à la richesse de l’imagination qu’à l’entendement.»

«Les gens de génie sont détestables», écrivait Diderot. Ils choquent l’ordre établi et s’imposent envers et contre la bienséance. C’est pourquoi toute théogonie qui se respecte suscite de mauvais génies, afin que les bons soient moins aisément déchus de leur piédestal.

Certes, remarque Nietzsche, le culte du génie est exigé par notre vanité; bien plus, il l’est par notre goût. Le monde tient ses couleurs du génie; et l’homme sait n’avoir de dignité que grâce à cette étincelle de génie par laquelle il contemple ce que Schopenhauer appelle un «autre univers», et Freud, après Fechner, une «autre scène».

Toute apologétique du génie doit donc s’accompagner d’une théorie économique des gains et des pertes. Ainsi, Schopenhauer, affirmant le primat de la connaissance intuitive sur la connaissance discursive, est contraint d’élaborer les concepts d’«excédent de force», d’«anormalité», de «faculté contre nature».

Un certain «manque» caractérise dès lors le génie, manque dont Nietzsche souligne la nature organique. Il oppose au génie, qui, avant toutes choses, crée et veut créer, celui qui se laisse féconder et enfante: le génie attend les «500 mains nécessaires pour maîtriser le kairos , le moment propice». Et Nietzsche reproche à Schopenhauer de ne pas avoir osé voir l’immoralité foncière du génie, sa parenté avec l’instinct, qui se situe par-delà le bien et le mal, bref le caractère tyrannisant du génie.

Comment ne point songer ici aux pulsions, ces tyrans du moi dont la psychanalyse a donné la théorie généralisée? Le propre du génie serait de parvenir à affirmer «un» génie en orientant dans une même direction les forces pulsionnelles démoniaques entre lesquelles toute subjectivité se trouve écartelée.

Cependant, le «désemparement de l’intelligence», qui, pour reprendre l’expression freudienne, est l’effet spécifique du génie, vient sans doute reproduire un élément appartenant à la constitution de ce dernier ou à une strate de son histoire. Désordre organique et tension émotionnelle ne sont point sans accompagner la mutation géniale. Aussi bien les conditions d’accès au génie doivent-elles refléter quelque chose des conditions d’accès du génie à lui-même et porter l’estampille du degré plus ou moins grand de contention qui caractérise l’individu génial, suivant que celui-ci penche davantage vers le beau ou vers le sublime.

génie [ ʒeni ] n. m.
• 1532; lat. genius « divinité tutélaire », au fig. « inclination, talent »
I
1Myth. Esprit qui présidait à la destinée de chacun, à une collectivité, une organisation, un lieu. Génie tutélaire.
(1625) Mod. Être mythique, esprit bon ou mauvais qui influe sur la destinée. Bon génie, génie protecteur. Mauvais génie. Par anal. Personne qui a une influence déterminante sur qqn. ange (bon, mauvais ange). « Il assure que vous êtes son bon génie » (Mme de Sévigné).
2Être surnaturel doué d'un pouvoir magique. esprit. Génie enfermé dans une bouteille.
3Être allégorique personnifiant une idée abstraite. Le génie de la liberté. Sa représentation. Le génie de la Bastille.
II(du lat. ingenium)
1(XVIIe) Vx Aptitudes innées, dispositions naturelles; l'esprit, la personne qui possède ces aptitudes. caractère, esprit, nature. « ceux que l'on choisit pour de différents emplois, chacun selon son génie » (La Bruyère).
Mod. LE GÉNIE DE : caractères distinctifs qui forment la nature propre d'une chose, d'une réalité vivante, son originalité, son individualité. Le génie d'un peuple, d'un pays. « le génie de la langue, c'est-à-dire le sens profond de la langue » (Duhamel). « Le Génie du christianisme », œuvre de Chateaubriand. Disposition naturelle, aptitude remarquable. disposition, 1. don, goût, penchant, talent. Il a le génie des affaires. fam. bosse. Il « avait le génie de la chicane » (France). Il a le génie de, pour tout compliquer.
2(fin XVIIe) Aptitude supérieure de l'esprit qui rend qqn capable de créations, d'inventions, d'entreprises qui paraissent extraordinaires ou surhumaines. Le génie de Napoléon, de Molière, de Mozart. Génie poétique, musical. Avoir du génie. Croire en son génie. « Ah ! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie » (Musset). « Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien » (Valéry). Loc. prov. Le génie est une longue patience (d'apr. un mot attribué à Buffon).
♢ DE GÉNIE : qui a du génie ou qui en porte la marque. ⇒ génial. Un homme de génie. Œuvre, invention de génie. (Sens affaibli) Idée, trait de génie, plein d'ingéniosité, d'astuce.
Personne qui a du génie. Un génie sublime. Génie méconnu. Il se prend pour un génie. Ce n'est pas un génie ( aigle, as, 1. flèche, phénix) :c'est une personne médiocre.
III(av. 1708; d'apr. ingénieur)
1Milit. Génie militaire : art des fortifications. Par ext. Arme, service technique chargés de travaux (construction et entretien des casernements, fortifications, mise en œuvre de ponts, chemins de fer, transmissions). Soldats, officiers du génie : sapeurs, mineurs, électromécaniciens, mineurs-artificiers, pontonniers, sapeurs de chemins de fer et de communications, télégraphistes, radiotélégraphistes.
Génie maritime : art des constructions navales. Par ext. Corps d'officiers chargés de la construction des bâtiments de l'État.
2Génie civil : art des constructions; ensemble des ingénieurs civils (cf. Travaux publics). Génie rural : ingénierie appliquée au monde rural.
3Génie chimique, atomique : connaissances et techniques de l'ingénieur (en chimie, physique atomique). ⇒ ingénierie.
Génie informatique : méthodes de conception, de mise en œuvre et de maintenance des produits informatiques.
Génie génétique : méthodes d'investigation et d'expérimentation sur les gènes.
⊗ CONTR. (de II) Médiocrité, nullité. ⊗ HOM. Jenny.

génie nom masculin (latin genius, divinité tutélaire, puis talent) Dans les contes fantastiques, être surnaturel doué de pouvoirs magiques. Personnification allégorique d'une idée abstraite ; représentation de cette allégorie. Aptitude naturelle de l'esprit de quelqu'un qui le rend capable de concevoir, de créer des choses, des concepts d'une qualité exceptionnelle : Le génie d'Einstein. Personne douée de cette aptitude ; talent : Un génie méconnu. Ensemble des caractères naturels qui sont essentiels à un peuple, à une langue, à une civilisation, etc., et leur confèrent leur originalité. À Rome, conscience divinisée de chaque homme. (Le genius du père de famille était honoré sur l'autel familial.) ● génie (citations) nom masculin (latin genius, divinité tutélaire, puis talent) Émile Chartier, dit Alain Mortagne-au-Perche 1868-Le Vésinet 1951 L'histoire est composée de ce que les hommes font contre leur propre génie. Correspondance avec Romain Rolland, « Salut et Fraternité » Albin Michel Louis Aragon Paris 1897-Paris 1982 Le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard. Traité du style Gallimard Maurice Barrès Charmes, Vosges, 1862-Neuilly-sur-Seine 1923 [Balzac,] son métier c'est son génie. Mes cahiers Plon Charles Baudelaire Paris 1821-Paris 1867 Le génie n'est que l'enfance nettement formulée, douée maintenant, pour s'exprimer, d'organes virils et puissants. Les Paradis artificiels Pierre Augustin Caron de Beaumarchais Paris 1732-Paris 1799 Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! Le Mariage de Figaro, V, 3 Georges Louis Leclerc, comte de Buffon Montbard 1707-Paris 1788 Le génie n'est qu'une plus grande aptitude à la patience. Commentaire Parole attribuée à Buffon par Hérault de Séchelles. Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline Courbevoie 1894-Meudon 1961 Il n'y a pas de petites ressources pour le génie, il n'y en a que de possibles ou d'impossibles. Semmelweis Gallimard François René, vicomte de Chateaubriand Saint-Malo 1768-Paris 1848 Le goût est le bon sens du génie. Essai sur la littérature anglaise François René, vicomte de Chateaubriand Saint-Malo 1768-Paris 1848 Shakespeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi au besoin et à l'aliment de la pensée ; ces génies-mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Essai sur la littérature anglaise François René, vicomte de Chateaubriand Saint-Malo 1768-Paris 1848 Admirable tremblement du temps ! Souvent les hommes de génie ont annoncé leur fin par des chefs-d'œuvre : c'est leur âme qui s'envole. Vie de Rancé Philippe, marquis de Chennevières-Pointel Falaise 1820-Paris 1899 La politique, si elle n'est le rêve des génies, est d'ordinaire la causette des imbéciles. Contes normands Jean Cocteau Maisons-Laffitte 1889-Milly-la-Forêt 1963 Académie française, 1955 Le génie est un cheval emballé qui gagne la course. Poésie critique Gallimard Jean-Baptiste Camille Corot Paris 1796-Paris 1875 Le tout, c'est d'avoir du génie à vingt ans et du talent à quatre-vingts. Cité par Marguerite Matisse, in les Nouvelles Littéraires, n° 2222, 23 avril 1970 Eugène Delacroix Saint-Maurice, Val-de-Marne, 1798-Paris 1863 Ce qui fait les hommes de génie, ou plutôt ce qu'ils font, ce ne sont point les idées neuves, c'est cette idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l'a pas encore été assez. Journal, 15 mai 1824 Georges Duhamel Paris 1884-Valmondois, Val-d'Oise, 1966 Académie française, 1935 Le caractère, qui, parfois demeure étranger au talent, anime toujours le génie. Défense des lettres Mercure de France Pierre Emmanuel, pseudonyme littéraire devenu le patronyme légal de Noël Mathieu Gan, Pyrénées-Atlantiques, 1916-Paris 1984 Le génie est dans cette alchimie supérieure qui change les vices de nature en éléments d'une destinée. Baudelaire Desclée de Brouwer Léon-Paul Fargue Paris 1876-Paris 1947 Le génie est une question de muqueuses. L'art est une question de virgules. Sous la lampe Gallimard Gustave Flaubert Rouen 1821-Croisset, près de Rouen, 1880 Académie française, 1880 Le crétin diffère moins de l'homme ordinaire que celui-ci ne diffère de l'homme de génie. Carnets Gustave Flaubert Rouen 1821-Croisset, près de Rouen, 1880 Académie française, 1880 Le génie, c'est Dieu qui le donne, mais le talent nous regarde. Correspondance, à Louise Colet, 1853 Élie Fréron Quimper 1718-Montrouge 1776 Quand un vrai génie paraît dans le monde, on le distingue à cette marque : tous les sots se soulèvent contre lui. Lettres sur quelques écrits de ce temps Charles de Gaulle Lille 1890-Colombey-les-Deux-Églises 1970 La proportion rompue entre le but et les moyens, les combinaisons du génie sont vaines. Propos recueillis par André Malraux dans Les Chênes qu'on abat Gallimard Remy de Gourmont Bazoches-au-Houlme, Orne, 1858-Paris 1915 Le génie et la vertu ne s'accrochent que par hasard. Ce n'est pas chez les grands hommes qu'il faut aller chercher les modèles pour les ordinaires et nécessaires vertus sociales. Promenades littéraires Mercure de France Louis Poirier, dit Julien Gracq Saint-Florent-le-Vieil, Maine-et-Loire, 1910 Que j'aimerais […] qu'on serve les fatalités de sa nature avec intelligence : il n'y a pas d'autre génie. Un beau ténébreux José Corti Marie Jean Hérault de Séchelles Paris 1759-Paris 1794 M. de Buffon me dit […] : « Le génie n'est qu'une plus grande aptitude à la patience. » Voyage à Montbard, Visite à Buffon Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 Dans les temps anciens, il y avait des ânes que la rencontre d'un ange faisait parler. De nos jours, il y a des hommes que la rencontre d'un génie fait braire. Fragments Jean Auguste Dominique Ingres Montauban 1780-Paris 1867 Avec le talent, on fait ce qu'on veut. Avec le génie, on fait ce qu'on peut. Cité par Julien Green dans son Journal Alain René Lesage Sarzeau 1668-Boulogne-sur-Mer 1747 Un de ces esprits sérieux qui veulent passer pour de grands génies, à la faveur de leur silence […]. Histoire de Gil Blas de Santillane Stéphane Mallarmé Paris 1842-Valvins, Seine-et-Marne, 1898 Le devoir est de vaincre, et un inéluctable despotisme participe du génie. Les Poèmes d'Edgar Poe, Scolies Stéphane Mallarmé Paris 1842-Valvins, Seine-et-Marne, 1898 Le splendide génie éternel n'a pas d'ombre. Poésies, Toast funèbre André Malraux Paris 1901-Créteil 1976 Le chef-d'œuvre est garant du génie, le génie n'est pas garant du chef-d'œuvre. Antimémoires Gallimard André Malraux Paris 1901-Créteil 1976 Quel génie ne sauva ses enfances ? Le Triangle noir Gallimard Henry Millon de Montherlant Paris 1895-Paris 1972 Académie française, 1960 Je n'imagine pas le génie sans courage. Carnets Gallimard Alfred de Musset Paris 1810-Paris 1857 Ah ! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie. Premières Poésies, À mon ami Ed. Boucher Napoléon Ier, empereur des Français Ajaccio 1769-Sainte-Hélène 1821 Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle. Discours de Lyon, 1791 Germain Nouveau Pourrières 1851-Pourrières 1920 Quelquefois le génie est le mot d'un enfant. La Doctrine de l'amour Gallimard Marie-René Alexis Saint-Leger Leger, dit, en diplomatie, Alexis Leger, et, en littérature Saint-John Perse Pointe-à-Pitre 1887-Giens, Var, 1975 La foudre vierge du génie court aux pires mésalliances sans déroger. Pour Dante Gallimard Isaac Félix, dit André Suarès Marseille 1868-Saint-Maur-des-Fossés 1948 Le goût est le génie du talent. Valeurs Grasset Paul-Jean Toulet Pau 1867-Guéthary 1920 On n'est pas tombé d'accord encore si le génie est la perfection de ce qui va mourir, ou la singularité de ce qui va naître. Les Trois Impostures Émile-Paul Paul Valéry Sète 1871-Paris 1945 Le « génie » est une habitude que prennent certains. Cahier B 1910 Gallimard Paul Valéry Sète 1871-Paris 1945 Génie ! Ô longue impatience ! Charmes, Ébauche d'un serpent Gallimard Paul Valéry Sète 1871-Paris 1945 L'homme de génie est celui qui m'en donne. Mauvaises Pensées et autres Gallimard Paul Valéry Sète 1871-Paris 1945 Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien. Mélange Gallimard Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues Aix-en-Provence 1715-Paris 1747 Ni l'ignorance n'est défaut d'esprit, ni le savoir n'est preuve de génie. Réflexions et Maximes Boris Vian Ville-d'Avray 1920-Paris 1959 Le génie est une longue patience, c'est une réflexion de génie pas doué. Textes et Chansons Julliard François Marie Arouet, dit Voltaire Paris 1694-Paris 1778 J'avais dit que son génie était à lui, et que les fautes étaient à son siècle. Correspondance, à Horace Walpole, 15 juillet 1768 Shakespeare Vissarion Grigorievitch Belinski Sveaborg, près d'Helinski, aujourd'hui Suomenlinna, 1811-Saint-Pétersbourg 1848 Ce qui dans le peuple vit inconsciemment et à l'état virtuel, se trouve révélé et réalisé dans le génie. Œuvres complètes, tome X Thomas Alva Edison Milan, Ohio, 1847-West Orange, New Jersey, 1931 Le génie est fait de un pour cent d'inspiration et de quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration. Genius is one per cent inspiration and ninety-nine per cent perspiration. Interview in Life, 1932 sir Anthony Hope Hawkins, dit Anthony Hope Londres 1863-Walton-on-the-Hill, Surrey, 1933 À moins d'être un génie, il vaut mieux s'efforcer d'être intelligible. Unless one is a genius, it is best to aim at being intelligible. The Dolly Dialogues Franz Liszt Doborján, Hongrie, aujourd'hui Raiding, Autriche, 1811-Bayreuth 1886 Extension de « noblesse oblige » : le génie n'oblige pas moins que la noblesse. Erweiterung von : « Noblesse oblige. » Nicht minder als der Adel verpflichtet das Genie. Über Paganini Friedrich von Schiller Marbach 1759-Weimar 1805 Le génie et la nature ont conclu une alliance éternelle : ce que le premier promet, la seconde l'accomplit certainement. Mit dem Genius steht die Natur im ewigen Bunde : was der eine verspricht leistet die andere gewiß. Christophe Colomb Oscar Fingal O'Flahertie Wills Wilde Dublin 1854-Paris 1900 Le public est extraordinairement tolérant. Il pardonne tout sauf le génie. The public is wonderfully tolerant. It forgives everything except genius. The Critic as an Artist génie (expressions) nom masculin (latin genius, divinité tutélaire, puis talent) Avoir le génie de, avoir pour quelque chose des dispositions naturelles, poussées à un degré remarquable ; avoir le goût de : Il a le génie des affaires. Bon, mauvais génie de quelqu'un, personne qui exerce sur quelqu'un une influence bénéfique, maléfique. De génie, se dit de quelqu'un qui manifeste une aptitude supérieure qui le rend capable d'invention ; qui porte la marque de cette aptitude remarquable ; génial. Idée de génie, très originale, très pertinente, très adaptée à la solution du problème qui était posé, ou, ironique, très mauvaise idée. ● génie (homonymes) nom masculin (latin genius, divinité tutélaire, puis talent) jenny nom féminingénie (synonymes) nom masculin (latin genius, divinité tutélaire, puis talent) Dans les contes fantastiques, être surnaturel doué de pouvoirs magiques.
Synonymes :
- fée
- péri
Aptitude naturelle de l'esprit de quelqu'un qui le rend capable...
Synonymes :
- don
- goût
Personne douée de cette aptitude ; talent
Synonymes :
- crack (familier)
- phénix
Ensemble des caractères naturels qui sont essentiels à un peuple...
Synonymes :
Bon, mauvais génie de quelqu'un
Synonymes :
- âme damnée
- ange(bon ou mauvais)
génie nom masculin (de génie, avec l'influence de ingénieur) Ensemble des connaissances et des techniques concernant la conception, la mise en œuvre et les applications de procédés, de dispositifs, de machines propres à un domaine déterminé (génie climatique, génie frigorifique, etc.). Militaire Dans l'armée de terre, arme chargée des travaux relatifs aux voies de communication et à l'aménagement du terrain ; service assurant la gestion du domaine militaire. ● génie (expressions) nom masculin (de génie, avec l'influence de ingénieur) Génie rural, ensemble des techniques concernant les constructions agricoles et les équipements servant à l'agriculture, notamment les équipements hydrauliques. Génie civil, ensemble des techniques concernant les constructions civiles. Génie chimique, ensemble des connaissances scientifiques et techniques qui ont pour objet de concevoir et de mettre en œuvre une usine chimique et d'en optimiser la production. Génie génétique, ensemble des techniques qui permettent la recombinaison hors de l'organisme de chromosomes appartenant à des espèces différentes. Génie logiciel, ensemble des méthodes et des procédures mises en œuvre dans les différentes phases de la production d'un logiciel afin d'en améliorer les qualités et la maintenance. Génie maritime (G.M.), autrefois, corps d'ingénieurs militaires chargé de la construction des navires de la marine militaire. (Le corps a fusionné en 1968 dans le corps des ingénieurs de l'armement.) Génie biomédical, ensemble des techniques débouchant sur des réalisations industrielles utilisées en biologie et en médecine. Génie épidémique, ensemble des caractéristiques qui font la gravité d'une épidémie (virulence du germe causal, facilité de transmission de ce germe et donc de la contagion, conditions d'hygiène, état immunitaire de la population, etc.). Génie de l'air, sous-direction de l'armée de l'air, chargé des travaux d'infrastructure aérienne, et notamment, de la réparation rapide des pistes dans un cadre opérationnel. ● génie (homonymes) nom masculin (de génie, avec l'influence de ingénieur) jenny nom féminin

génie
n. m.
d1./d Dans l'armée, arme et service dont le rôle est de faciliter la progression des troupes alliées, d'entraver celle de l'ennemi, de créer et de fournir des installations et des équipements.
d2./d Ensemble des connaissances et des techniques de l'ingénieur.
|| Génie civil: ensemble des techniques et des procédés de construction d'infrastructures, de superstructures et d'ouvrages d'art.
|| Génie rural: service responsable de l'aménagement des voies d'eau non navigables et de l'espace rural.
|| Génie sanitaire: ensemble des techniques concernant l'hygiène publique.
|| Génie génétique ou ingénierie génétique: ensemble des techniques visant à transformer les caractères héréditaires d'une cellule en modifiant son génome par l'introduction d'A.D.N. provenant d'une autre cellule.
|| Génie linguistique: ensemble des recherches sur le traitement informatique du langage qui débouchent sur les industries de la langue.
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génie
n. m.
rI./r
d1./d ANTIQ Esprit bon ou mauvais qui présidait à la destinée de chaque homme, ou protégeait certains lieux.
|| Fig. être le bon, le mauvais génie de qqn, exercer une bonne, une mauvaise influence sur lui.
|| En Afrique, être mythique facétieux et souvent malveillant que l'on honore pour éviter ses méfaits.
|| (Viêt-nam) Divinité, dieu. Le culte des génies.
d2./d être imaginaire, féerique. Les génies des eaux. Syn. lutin, gnome, sylphe.
rII./r
d1./d Talent, aptitude particulière pour une chose. Avoir le génie des affaires.
(En mauv. part.) Avoir le génie du mal.
d2./d Caractère propre et distinctif. Le génie d'une langue. Le génie d'un peuple.
d3./d Aptitude créatrice extraordinaire, surpassant l'intelligence humaine normale. Trait, idée de génie. Le génie d'Archimède, de Newton.
d4./d Personne géniale.
Iron. Ce n'est pas un génie: il est d'une intelligence médiocre.

⇒GÉNIE, subst. masc.
I. — Divinité, être surnaturel ou allégorique.
A. — Divinité influant sur la destinée d'une personne, d'une collectivité.
1. MYTH. ANTIQUE. Être divin ayant une fonction de guide et de protecteur, immanent à chaque individu dont il symbolise l'être spirituel et à la destinée duquel il préside. Le génie de Socrate (cf. démon A 1 a). On invoquait la puissance génératrice pour la terre et pour l'homme. Comme en Étrurie, chaque homme avait son génie protecteur, son Jupiter; chaque femme, sa Junon (MICHELET, Hist. romaine, t. 1, 1831, p. 29). Comme personnification de l'être, le génie personnel est une force intérieure génératrice d'optimisme (P. GRIMAL, Dict. de la myth. gr. et romaine, Paris, P.U.F., 1951, p. 165).
Divinité tutélaire présidant à la destinée d'une collectivité, d'une organisation, d'un lieu. Génie protecteur du foyer, de la cité; génie tutélaire. Ô César, tu mourras sous une arme romaine. (...) Et ton culte proscrit avec toi périra. Et moi, je te suivrai, car je suis le Génie De Rome et de l'Empire (MÉNARD, Rêv. païen mystique, 1876, p. 227).
2. Être surnaturel, esprit bon ou mauvais, inspirant une personne et influant sur sa destinée. Bon, mauvais génie; génie familier; être guidé par un malin génie. « Aimable Sara! » pensais-je, « mon bon génie t'a destinée à me donner tous les plaisirs!... » (RESTIF DE LA BRET., M. Nicolas, 1796, p. 51). Le bon goût du comte, peut-être les conseils de son génie domestique, se montrèrent dans les circonstances nouvelles où le mettait le triomphe de sa cause (BALZAC, Lys, 1836, p. 104). Ce n'était pas moi qui agissais ainsi, mais mon destin, mon mauvais génie, je ne sais quel être qui habitait le mien, mais qui n'y était pas né (MUSSET, Confess. enf. s., 1836, p. 357) :
1. Baccarat avait trop attendu, le poison avait été plus prompt qu'elle, et Daï-Natha emportait dans la tombe le dernier mot de cette épouvantable énigme, le nom de cet homme, qu'une sorte de génie infernal, de divinité du mal semblait protéger sans cesse.
PONSON DU TERR., Rocambole, t. 3, 1859, p. 299.
3. P. anal. Personne dont l'influence est déterminante, en bien ou en mal, sur une personne, un organisme ou une institution. L'intention de l'auteur a été de faire d'Hildegonde et d'Honoria le bon et le mauvais génie d'Attila (STAËL, Allemagne, t. 3, 1810, p. 146). N'abdiquez pas, belle tante, dit Théodose (...), vous êtes le bon génie de la famille (...). Vous rentrerez dans quarante mille francs d'ici à deux mois (BALZAC, Pts Bourg., 1850, p. 180) :
2. Des Combes était un ami du patron, le bon génie du Théâtre des Carmes, le personnage providentiel qui toujours trouvait dix mille francs pour une fin de mois, celui qu'on envoyait discuter avec la propriétaire ou avec l'un des deux sous-locataires, l'homme de tous les dévouements, de tous les sacrifices et de toutes les corvées.
DUHAMEL, Suzanne, 1941, p. 12.
Rem. La docum. atteste un emploi dans ce sens désignant une qualité ou une passion : Cet esprit de contestation, qui fut le génie tourmenteur de Descartes (G. BATAILLE, Exp. int., 1943, p. 165). V. infra B malin génie.
B. — P. ext. Être surnaturel, mythique, doué de pouvoirs magiques. Synon. djinn, efrit, elfe, esprit, lutin, péri, sylphe. Génie des bois, des eaux, des sources; bon, mauvais génie; génie bienveillant, malfaisant; génie ailé, infernal; apparition d'un génie. Ces bienfaisans génies sont apparemment chargés de présider aux moissons, aux fontaines, aux rosées, aux fleurs et aux fruits de la terre (CHATEAUBR., Génie, t. 2, 1803, p. 313). Les fées et les génies! Où étaient-ils, ces êtres qui pouvaient tout, et qui, d'un coup de baguette, vous faisaient entrer dans un monde de merveilles? (SAND, Hist. vie, t. 2, 1855, p. 273). Les Touareg redoutent les ilhinen, les génies au front cornu, qui ont une queue, du poil pour vêtement, font mourir les troupeaux et tomber les hommes en catalepsie (BENOIT, Atlant., 1919, p. 109) :
3. ... je crois certainement qu'il y a dans chaque planète un génie qui en règle les mouvements, et auquel il a été donné de voir l'ensemble de nos mondes, qu'à peine l'homme peut entrevoir.
BERN. DE ST-P., Harm. nat., 1814, p. 364.
Malin génie. [P. allus. au malin génie trompeur de Descartes] Un malin génie, plus puissant encore que le malin génie de Descartes (BERGSON, Essai donn. imm., 1889, p. 150) :
4. La conscience que j'ai de construire une vérité objective ne me donnerait jamais qu'une vérité objective pour moi, mon plus grand effort d'impartialité ne me ferait pas surmonter la subjectivité, comme Descartes l'exprime si bien par l'hypothèse du malin génie, si je n'avais, au-dessous de mes jugements, la certitude primordiale de toucher l'être même...
MERLEAU-PONTY, Phénoménol. perception, 1945, p. 408.
Rem. La docum. atteste qq. emplois dans ce sens en parlant d'une pers. Les métaphores les plus obsédantes d'un Lautréamont, ce mauvais génie de la nuit (CENDRARS, Lotiss. ciel, 1949, p. 221).
C. — Être allégorique personnifiant un principe, une maladie, un fléau quelconque, une idée abstraite. Génie de l'amour, des arts, de la gloire, du mal. Sont-ce là des manières et des chants dignes du génie de la nature qui vous voit et vous entend? (DUSAULX, Voy. Barège, t. 1, 1796, p. 250). Xerxès fuit à Salamine devant le génie de la liberté (CHATEAUBR., Essai Révol., t. 1, 1797, p. 307). C'est l'heure où le génie de la poésie va ceindre de l'auréole celui d'entre eux qui doit continuer l'héritage du grand vieillard [Goethe] (QUINET, All. et Ital., 1836, p. 29) :
5. Tarrou (...) après avoir noté dans ses carnets que les Chinois (...) vont jouer du tambourin devant le génie de la peste, remarquait qu'il était absolument impossible de savoir si, en réalité, le tambourin se montrait plus efficace que les mesures prophylactiques. Il ajoutait seulement que, pour trancher la question, il eût fallu être renseigné sur l'existence d'un génie de la peste et que notre ignorance sur ce point stérilisait toutes les opinions qu'on pouvait avoir.
CAMUS, Peste, 1947, p. 1293.
P. méton. Représentation de cet être allégorique. Le génie de la Bastille. Joséphie, qui, par sa gravité enfantine et sa beauté charmante, lui rappela ces génies de l'Amour et de la Mort, que les Romains sculptaient sur leurs sarcophages (A. FRANCE, Dieux ont soif, 1912, p. 199). Des adolescents aux sourcils froncés étaient accoudés à l'entrée du métropolitain, comme des génies du Sommeil appuyés contre un tombeau (MONTHERL., Célibataires, 1934, p. 850). Quatre figures colossales de génies marquent les points cardinaux : ce sont : Sed, taureau à face humaine; Nergal, lion à face humaine; Oustour, l'homme; Nattig, à tête d'aigle (VALÉRY, Variété III, 1936, p. 124). Les fauteuils utilisent volontiers la simple volute, en guise de console d'accotoirs à la place de génie ailé ou de tout autre monstre extraordinaire (VIAUX, Meuble Fr., 1962, p. 147).
II. — Aptitude, faculté, ensemble de caractères.
A. — 1. Class. et littér. [En parlant d'une pers.] Nature (bonne ou mauvaise), ensemble des aptitudes innées, des facultés intellectuelles, des dispositions morales. Génie borné; pauvre, petit génie; suivre son génie, forcer son génie (Ac.). Le paysan est tout à fait barbare vers Rhodez et Sarlat, mais rien n'égale son génie naturel (STENDHAL, Mém. touriste, t. 1, 1838, p. 103). L'intelligence et le génie naturel ont été répartis par la nature avec une telle économie et une si grande providence, que l'organisme social n'a jamais à redouter ni surabondance ni disette de talents spéciaux (PROUDHON, Propriété, 1840, p. 309). Des hommes d'un génie étroit et ignorant, ou d'un génie vaste et instruit (CHATEAUBR., Mém., t. 1, 1848, p. 629). Leur génie ordinaire ne s'élevait pas jusqu'à ces coups d'audace (DE VOGÜÉ, Morts, 1899, p. 313).
P. ext., mod. Ensemble des tendances spécifiques et distinctives (caractérisant une réalité concrète, une personne, une communauté). Le génie moderne; le génie d'une époque, de l'espèce, d'une race. L'action de donner est ce qu'il y a de plus contraire au génie bourgeois (BLOY, Lieux communs, 1902, p. 160). Mme Émilie, vivant aux crochets de son frère, et n'ayant à penser à rien, et rien à faire, n'avait jamais une minute : c'est le génie féminin (MONTHERL., Célibataires, 1934, p. 805).
♦ [En parlant d'une langue] L'histoire de l'orthographe sera instructive, non-seulement sur l'origine des mots, mais sur la manière dont le génie de chaque langue tend à les modifier par l'usage (DESTUTT DE TR., Idéol. 2, 1803, p. 384). Du moins le lecteur pénètre ici dans le génie de la langue anglaise; il apprend la différence qui existe entre les régimes des verbes dans cette langue et dans la nôtre (CHATEAUBR., Paradis perdu, 1836, p. VII). Votre tournure de phrase est toute française et nullement latine. Il faut comprendre le génie d'une langue (MAUPASS., Contes et nouv., t. 1, Quest. du lat., 1886, p. 566) :
6. J'ai soutenu qu'on pouvait obtenir en français une poésie légèrement mais nettement rythmée, qu'il n'y avait qu'à accentuer certains mots choisis pour leur sens et leur rôle dans le vers; que dans : « Ô toi que la nuit rend si belle », toi, nuit et belle étaient accentués et que les autres mots tombaient en route. Le malheur est qu'on récite les vers tout uniment, comme si c'était de la prose (...) les tentatives de Claudel sont contraires au génie de la langue.
GREEN, Journal, 1952, p. 163.
[En parlant d'un lieu, d'un pays] Le génie de la Grèce, de Rome. Je sentis aussi ce que l'on sent rarement à fond : le génie d'un lieu. Celui-ci, dans ce lourd été, a une puissance de concentration absorbante et pourtant féconde (MICHELET, Journal, 1857, p. 341). Ma tante avait le génie de sa province, l'amour des choses surannées, la peur des changements, l'horreur des nouveautés qui font du bruit (FROMENTIN, Dominique, 1863, p. 68). Le génie de Venise respire tout entier dans ce splendide chef-d'œuvre [les Noces de Cana] avec son insouciance cosmopolite, son mélange de tous les costumes (GAUTIER, Guide Louvre, 1872, p. 40).
♦ [En parlant d'un peuple, d'une race, etc.] Génie national; génie allemand, français; génie d'une nation. Pour juger du génie d'un peuple, le vrai philosophe ne s'attache pas à découvrir çà et là quelques grands hommes (CHATEAUBR., Génie, t. 2, 1803, p. 593). Le génie d'un peuple a beau plier sous une influence étrangère, il se redresse; car elle est temporelle et il est éternel (TAINE, Philos. art, t. 2, 1865, p. 37). Ce tableau [la Sainte Famille de Rembrandt] si contraire au génie italien, c'est l'évangile traduit en langue vulgaire à l'usage des pauvres gens et des humbles de cœur (GAUTIER, Guide Louvre, 1872, p. 57) :
7. Si nous nous représentons l'Allemagne, c'est encore l'Allemagne telle que la dépeignait Madame de Staël, un pays d'extase, un rêve continuel, une science qui se cherche toujours, un enivrement de théorie, tout le génie d'un peuple noyé dans l'infini...
QUINET, All. et Ital., 1836, p. 2.
[En parlant d'une relig.] Le génie catholique, chrétien. Il y a beaucoup d'art et même de talent dans le Génie du Christianisme, mais (...) il ne s'y trouve pas apparence de bon sens (DELÉCLUZE, Journal, 1827, p. 371). Le titre de Génie du Christianisme que je trouvai sur-le-champ m'inspira; je me mis à l'ouvrage (CHATEAUBR., Mém., t. 1, 1848, p. 492).
2. Génie de. [Le compl. prép. désigne une activité, une action, une manière d'être ou de faire] Aptitude, disposition naturelle et remarquable (pour quelque chose de bon ou de mauvais). Génie de l'action, de l'administration, de l'intrigue, de la destruction; avoir le génie de l'à-propos, du commerce. Un grand casque de fer dans lequel on broyait la tête des suspects. Ce casque est lui-même d'une beauté étudiée. Venise poussa le génie des arts plastiques jusque dans la torture (QUINET, All. et Ital., 1836p. 149). La troisième [femme avait] la répartie soudaine et le génie du mot (GONCOURT, Journal, 1864, p. 11). M. Octave, cédant à son génie de n'aborder jamais une question franchement, au lieu de parler du fait nouveau, qui était la nouvelle dette, prit la question par la bande (MONTHERL., Célibataires, 1934p. 807) :
8. Cette réputation de grand lettré, jointe à un véritable génie d'intrigue caché sous le masque de l'indifférence, avait fait entrer M. de Norpois à l'Académie des Sciences morales.
PROUST, J. filles en fleurs, 1918, p. 462.
[Sans compl. prép. de] :
9. L'enfant avait un pouvoir singulier de lire dans la pensée de sa mère. On trouve assez souvent — mais à ce degré, rarement, — ce génie instinctif chez les êtres du même sang : à peine ont-ils besoin de se regarder, pour savoir ce que l'autre pense; ils le devinent, à mille indices imperceptibles.
ROLLAND, J.-Chr., Nouv. journée, 1912, p. 1521.
Rem. La docum. atteste des emplois de génie dans ce sens a) [avec un compl. prép. introd. par pour] Avoir du génie pour le commerce, pour la politique. Le père donna l'accord, et tous quatre commencèrent avec cet ensemble, ce génie inné pour la musique que les Allemands seuls possèdent (KARR, Sous tilleuls, 1832, p. 280). M. de Vaize? Ce pair de France qui a tant de génie pour l'administration? (STENDHAL, L. Leuwen, t. 2, 1835, p. 238). b) [avec un adj. indiquant un domaine d'activité] Génie administratif, politique. Rarement les pays très-favorisés de la nature ont eu le génie mercantile (CHATEAUBR., Essai Révol., t. 1, 1797, p. 312). Elle (...) s'ingéniait pour accroître la prospérité de la maison, trouvait des dessins d'étoffes et déployait un génie commercial inné (BALZAC, C. Birotteau, 1837, p. 382). Je ne vous expliquerai pas (...) la nature de l'entreprise inventée par le génie financier de Nucingen (ID., Mais. Nucingen, 1838, p. 640).
SYNT. Génie des affaires, d'analyse, de l'audace, de la chicane, de la corruption, de la destruction, du faux, du mal, de l'observation, de l'organisation, de la perversité.
B. — 1. Aptitude, faculté supérieures de l'esprit portées au-delà du niveau commun (se manifestant dans des entreprises, des inventions, des créations jugées exceptionnelles ou extraordinaires). Génie admirable, élevé, étonnant, puissant; créations, découvertes du génie; avoir du génie. L'invention, cette première faculté de l'intelligence humaine, à laquelle on a donné le nom de génie (CONDORCET, Esq. tabl. hist., 1794, p. 191). Le génie est l'instinct de tout voir et de tout comprendre, et le talent est le don de tout rendre et de tout exprimer (CHÊNEDOLLÉ, Journal, 1833, p. 162). Trois facultés (...) composent le génie : l'intelligence pour percevoir, l'imagination pour idéaliser, la volonté pour réaliser (OZANAM, Philos. Dante, 1838, p. 73). Le génie, c'est d'avoir à la fois la faculté critique et les dons du simple. Le génie est enfant; le génie est peuple, le génie est simple (RENAN, Avenir sc., 1890, p. 469). C'est le propre des grandes créations du génie humain qu'elles échappent aux intentions de leur auteur et qu'elles les débordent (MAURIAC, Journal 2, 1937, p. 173). Rimbaud satisfait exactement l'idée dramatique, fulgurante et courte, que les gens se font du génie (COCTEAU, Poés. crit. I, 1959, p. 82) :
10. Je parlai (...) de la grandeur de Napoléon; je m'exaltai, je vantai son génie universel, qui devinait les lois en faisant les codes, et l'avenir en faisant des événements. J'appuyai avec insolence sur la supériorité de ce génie, comparée au médiocre talent des hommes de tactique et de manœuvre.
VIGNY, Serv. et grand. milit., 1835, p. 186.
Rem. Génie, dans cet emploi, connote souvent l'idée du surhumain, d'un destin tragique ou dramatique (v. supra ex. de Cocteau). M. Tournier (Le Vent Paraclet, Paris, Gallimard, 1977, pp. 296-297) note, à ce propos : ,,Jean Cocteau (...) voulait que l'idée de génie fût humanisée, dédramatisée, replacée au niveau de tous les jours. « J'aime beaucoup, écrit-il [dans Le Foyer des artistes 1957], la façon désinvolte avec laquelle Stendhal emploie le mot génie. Il trouve du génie à une femme qui monte en voiture, à une femme qui sait sourire, à un joueur de cartes qui laisse gagner son adversaire. » Après Stendhal, on s'est fait une tout autre idée du génie. On l'a confisqué à tout un chacun pour l'accumuler sur la tête de quelques privilégiés qui s'appelaient Beethoven, Balzac, Victor Hugo, Wagner. Ces phares se dressaient au-dessus d'une foule stupide, stérile, antigéniale, le fameux « bourgeois » de Flaubert. Vision malheureuse, navrante et de surcroît mensongère. (...) tout le monde a du génie, lequel n'est pas un énorme et solitaire diamant, mais une poussière scintillante pulvérisée sur tous les hommes. C'est la chose la plus naturelle, la plus quotidienne``.
SYNT. Génie humain, génie de l'homme; génie audacieux, aventureux, créateur, entreprenant, exceptionnel, extraordinaire, fougueux, inquiet, inventif, profond, supérieur; empreinte, inspiration, instinct, intuition du génie; productions du génie; profondeur, rayonnement, supériorité du génie; admirer le génie; croire en son génie; être doué de génie, inspiré par le génie; manquer de génie; il y a du génie dans (qqc., qqn).
♦ [Suivi d'un n. de pers. introd. par de, ou d'un adj. dér. d'un n. de pers.] Le génie de Molière, de Voltaire, de Shakespeare; le génie mozartien; l'essence de l'art et du génie beethovenien. Ce qui est sans égal et sans pareil, c'est Werther : on voit là tout ce que le génie de Goethe pouvoit produire quand il étoit passionné (STAËL, Allemagne, t. 3, 1810, p. 246). Ce ne sont pas les masses qui ont compris le marxisme, c'est le génie de Marx qui les a devinées (LACROIX, Marxisme, existent., personn., 1949, p. 41) :
11. ... c'est dans ce combat extraordinaire de la sonate op. 106, livré par le génie de Beethoven, par tout son être — (forces obscures et, à leur suite, raison puissante, et volonté qui les maîtrise et les organise) — qu'est gagnée, en janvier 1819, la première, l'éclatante victoire, qui lui rendra la pleine confiance dans sa force et lui donnera l'audace joyeuse du corps-à-corps avec la Messe et la Neuvième, — les deux Titans.
ROLLAND, Beethoven, t. 1, 1937, p. 214.
[Suivi d'un compl. introd. par de désignant un art, une sc. ou la pers. qui l'exerce, ou de l'adj. dér.] Génie de la poésie; génie du poète, du musicien; génie comique, dramatique, épique, géométrique, mathématique, musical, philosophique, scientifique. Il jugeait le plus grand effort du génie oratoire, et il trouvait Cicéron bien supérieur à Bossuet (CHÊNEDOLLÉ, Journal, 1821, p. 109). Son incontestable génie littéraire [de Renan] masqua la débilité de sa pensée à une époque plus soucieuse d'être séduite que d'être conduite (MASSIS, Jugements, 1923, p. 12) :
12. Le génie poétique n'est pas le don verbal (le don verbal est nécessaire, quand il s'agit de mots, mais il égare souvent) : c'est la divination des ruines secrètement attendues, afin que tant de choses figées se défassent, se perdent, communiquent. Rien n'est plus rare. Cet instinct qui devine et le fait à coup sûr exige même, de qui le détient, le silence, la solitude : et plus il inspire, d'autant plus cruellement il isole.
G. BATAILLE, Exp. int., 1943, p. 229.
Loc. proverbiale. Le génie est une longue patience. Par allus. Génie! Ô longue impatience! (VALÉRY, Charmes, 1922, p. 144) :
13. Il construit un livre comme un maçon fait un mur, en mettant des moellons l'un sur l'autre, sans se presser, indéfiniment. Vraiment cela est beau dans son genre, et c'est peut-être une des formes de la longue patience dont parle Buffon et qui serait du génie.
LEMAITRE, Contemp., 1885, p. 268.
Rem. LITTRÉ attribue la phrase Le génie n'est autre chose qu'une grande aptitude à la patience à Buffon dans son Discours de réception à l'Académie, mais elle ne s'y trouve pas; LAL. 1968 mentionne une expr. légèrement différente rapportée par Hérault de Séchelles dans son Voyage à Montbard (p. 15) : M. de Buffon me dit (...) un de ces mots capables de produire un homme tout entier : le génie n'est qu'une plus grande aptitude à la patience.
Loc. prép. De génie. [Correspond à génial]
♦ [En parlant d'une chose] Qui relève du génie, qui en est la marque, qui en a les caractères. Éclair, intuition, invention, œuvre de génie. Nos maîtres dans les écoles (...) nous ont-ils assez rebattu les oreilles avec le coup de génie d'Euclide sur le sujet des parallèles? (NIZAN, Chiens garde, 1932, p. 170). Lorsque Rabelais, dans Pantagruel, par un extraordinaire trait de génie inventif, imagine les « paroles gelées », il fait plus que préfigurer l'enregistrement du son (SCHAEFFER, Rech. mus. concr., 1952, p. 40).
[Avec un sens affaibli] Ingénieux, astucieux. Par une inspiration de génie, je portai la main à ma poche et en tirai mon discours pour le remettre au sténographe du Moniteur. Cette idée lumineuse me sauva (REYBAUD, J. Paturot, 1842, p. 364) :
14. ... je dessinais sur la table de la salle à manger (...). J'avais déjà tracé cinq ou six soldats, par ma méthode ordinaire que je pratiquais avec facilité. Tout à coup, dans un éclair de génie, j'eus l'idée de représenter les bras et les jambes, non plus par un seul trait, mais au moyen de deux lignes parallèles.
A. FRANCE, Pt Pierre, 1918, p. 36.
[En parlant d'une pers.] Qui a du génie. Artiste, musicien, peintre, poète, sculpteur de génie; inventeur de génie; gens de génie. Écrivains de génie qui créent leur langue comme leurs idées, tels sont Pascal, Bossuet, Corneille (CHÊNEDOLLÉ, Journal, 1823, p. 124). Être une honnête et prude femme pour le monde, et se faire courtisane pour son mari, c'est être une femme de génie, et il y en a peu (BALZAC, Cous. Bette, 1846, p. 279). Une des fonctions essentielles des hommes de génie ou, plus simplement, des bons esprits, est de découvrir les mots nouveaux qui s'appliquent aux choses nouvelles (J.-R. BLOCH, Dest. du S., 1931, p. 150) :
15. ... un maître inconnu, l'homme de génie qui peignit pour le Roi René le manuscrit du « Cœur d'Amour épris » avait, dans une suite de prodigieux chefs-d'œuvre, précisé les variations de la clarté et de l'ombre au gré des heures.
HUYGHE, Dialog. avec visible, 1955, p. 147.
2. P. méton. Personne qui a du génie. Un grand génie; un génie incompris, méconnu, sublime. Un de ces génies bruts, de ces Pascal de village, qui semblent deviner les arts que les autres apprennent (JOUY, Hermite, t. 4, 1813, p. 113). Les grands génies négligent les petites choses (PROUDHON, Propriété, 1840, p. 175). Un groupe incomparable de génies, Goethe, Schiller, Kant, Beethoven sont venus le révéler à lui-même [le peuple allemand] (RENAN, Avenir sc., 1890, p. 459). On s'habitue trop vite à faire un génie du moindre jeune homme bien doué (RIVIÈRE, Corresp. [avec Alain-Fournier], 1907, p. 174).
Fam. Ce n'est pas un génie (!) C'est quelqu'un de médiocre. Synon. ce n'est pas un aigle.
Rem. Génie a dans cet emploi une valeur superl. plus forte que dans II B 1; ,,il ne s'applique qu'au petit nombre d'hommes dont l'apport marque d'une forte empreinte l'histoire de l'humanité`` (ROB.).
III. — Domaine des arts et des techniques.
A. — Génie militaire ou, p. ell., génie. Ensemble des techniques concernant les travaux de déblaiement, de fortification, de l'aménagement des moyens de communication, des transmissions. Les progrès du génie militaire au XVIIe siècle (P. LAVEDAN, Urban., 1926, p. 159).
P. méton. Arme, service de l'armée chargé de ces travaux. Officier, soldat du génie; une compagnie du génie; le corps du génie militaire; école du génie. La nouvelle situation faite à la France, au point de vue de la défense de son territoire, crée de grandes obligations au génie militaire (DAVOUT, Réorg. milit., 1871, p. 62). Les forces avancées avaient reçu l'ordre (dit-on) d'attendre l'arrivée du génie avant de franchir le fleuve. Le génie devait reconstruire le pont (GIDE, Journal, 1944, p. 266).
B. — P. anal. Génie génétique.
1. Génie civil. Art et techniques des constructions civiles; p. méton., ensemble des ingénieurs civils. Les ouvrages du génie civil se sont trouvés complètement transformés par l'emploi du béton armé (Arts et litt., 1935, p. 2010).
2. Génie maritime. Art et technique de la construction navale; p. méton., corps d'ingénieurs militaires chargé de la construction des navires militaires. Des officiers du corps du génie maritime (Encyclop. éduc., 1960, p. 236). Les ingénieurs du Génie maritime français mirent au point le FNRS III, petit sous-marin des grandes profondeurs et premier bathyscaphe utilisable (Hist. gén. sc., t. 3, vol. 2, 1964, p. 686).
3. Génie rural. ,,Technique des améliorations réalisables à la campagne, concernant le sol ou la vie rurale`` (PLAIS.-CAILL. 1958); p. méton., ,,administration ou corps d'ingénieurs chargés de cette fonction`` (PLAIS.-CAILL. 1958). La recherche des propriétés et des exploitations, leur localisation, la détermination de la valeur des terres sont effectuées par les géomètres et ingénieurs du génie rural (Colloque géogr. appl., 1962, p. 40).
4. Génie chimique. ,,Science qui concerne les procédés industriels de transformation physico-chimique des matières premières en produits utiles à l'homme`` (Le CNRS en Champagne-Lorraine, Paris, CNRS, 1980, p. 30). Le génie chimique, science pluridisciplinaire pour l'ingénieur, contribuera à la solution de nombreux problèmes qui conditionnent l'avenir de notre société (Le CNRS en Champagne-Lorraine, Paris, CNRS, 1980, p. 31).
Prononc. et Orth. : []. Ds Ac. 1694-1932. Étymol. et Hist. I. 1. 1532 « caractère, tendance naturelle de l'esprit » (RABELAIS, Pantagruel, VI, éd. V. L. Saulnier, pp. 33-34); 1789 péj. avoir le génie de l'inaction (STAËL, Lettres jeun., p. 460); 2. 1637 « aptitude particulière, accompagnée d'une grande puissance créatrice » (CHAPELAIN, Les Sentiments de l'Académie sur la Tragi-Comédie du Cid ds Z. rom. Philol. t. 66, p. 186); 1697 « homme de génie » (BAYLE, cité par H. SOMMER, Génie, Beiträge zur Bedeutungsgeschichte des Wortes d'apr. FEW t. 4, p. 105b); 3. 1641 « caractère propre (ici d'un peuple) » (CORNEILLE, Cinna, II, 1). II. 1. 1571 « esprit bon ou mauvais qui, dans la croyance des Anciens, présidait à la vie de chaque homme » (RONSARD, Poëmes, L. II, éd. P. Laumonnier, X, 303, 78); d'où 1637 « être mythique bon ou mauvais qui influe sur la destinée » (MALHERBE, Epitre, 41, éd. Ad. Régnier, II, 411 : c'est le fait du bon génie ou d'une vertu divine qui est dans l'homme de bien); 1689 (Mme DE SÉVIGNÉ, Lettres, éd. M. Monmerqué, IX, 144 : il assure que vous êtes son bon génie); 2. 1704 sculpt. (Trév. : figures d'enfans aîles, avec des attributs, qui servent dans les ornemens à representer les vertus, et les passions); 3. 1791 « être surnaturel doué d'un pouvoir magique » (VOLNEY, Ruines, p. 305 : Le génie du mal Ahrimane, figuré par la constellation du serpent). III. 1. Av. 1708 « art de fortifier » (VAUBAN, Mémoire pour servir d'instruction dans la conduite des sièges ds Fr. mod. t. 17, p. 67); 2. 1835 génie militaire (BOUCHER); 3. id. génie des Ponts et Chaussées (ibid.). Empr. au lat. genius « démon tutélaire qui préside à la conception, donc à la destinée d'un homme »; le sens de « caractère » est attesté dès le lat. du Bas Empire (TLL s.v., VI, 2, 1831). Le sens III est dû à l'infl. de ingénieur. Fréq. abs. littér. : 9 926. Fréq. rel. littér. : XIXe s. : a) 21 418, b) 10 939; XXe s. : a) 12 333, b) 10 657. Bbg. BESSER (G.R.). Balzac's concept of genius. Genève-Paris, 1969, 286 p. - CHRISTMANN (H.-H.). Bemerkungen zum génie de la langue. In : [Mél. Klein (H.-W.)]. Göppingen, 1976, pp. 65-79; Zu den Begriffen génie de la langue und analogie in der Sprachwissenschaft des 16. bis 19. Jahrhunderts. Beitr. rom. Philol. 1977, t. 16, n° 1, pp. 91-94. - MATORÉ (G.), GREIMAS (A.-J.). La Naissance du génie au 18e s. Fr. mod. 1957, t. 25, pp. 256-272. - MEISSNER (F.-J.). Wortgeschichtliche Untersuchungen im Umkreis von fr. enthousiasme und génie. Genève, 1979, 386 p. - ROSIELLO (L.). Analisi semantica dell'espressione genio della lingua... Quaderni dell' Istituto di glottologia. 1961, t. 6, pp. 89-102. - SCHOBER (R.). Von der wirklichen Welt in der Dichtung. Berlin, 1970, p. 177, 419. - WILLARD (N.). Le Génie et la folie au 18e s. Paris, 1963, 176 p. - ZUMTHOR (P.), SOMMER (H.). À propos du mot génie. Z. rom. Philol. 1950, t. 66, pp. 170-201.

génie [ʒeni] n. m.
ÉTYM. 1532, Rabelais; lat. genius « divinité tutélaire », au fig. en lat. impérial « inclination, talent ».
———
I
1 (1578, Ronsard). Myth. Esprit qui présidait à la destinée de chacun, sorte d'« ange gardien, qui, à ce qu'on croyait, naissait avec chaque mortel et mourait avec lui, après avoir accompagné, avoir dirigé ses actions, et veillé à son bien-être pendant toute sa vie » (Rich, Dict. des Antiquités, trad. Chéruel, in Lalande). || Le génie de Socrate. Démon (cit. 6). Esprit qui présidait à une collectivité, une organisation, un lieu. || Le génie de Rome. || Génie tutélaire.
1 Tout est mêlé de bien et de mal sur la terre; il y a donc incontestablement de bons et de mauvais génies. Les Perses eurent leurs péris et leurs dives, les Grecs leurs daimons et cacodaimons, les latins bonos et malos genios. Le bon génie devait être blanc, le mauvais devait être noir, excepté chez les nègres, où c'est essentiellement tout le contraire. Platon admit sans difficulté un bon et un mauvais génie pour chaque mortel.
Voltaire, Dict. philosophique, Génies.
(Déb. XVIIe, Malherbe). (Qualifié par un adj. : bon, mauvais…). Être mythique, esprit bon ou mauvais qui nous inspire, influe sur notre destinée. || Bon génie, génie protecteur, génie familier (→ Cathédrale, cit. 2). || Être poussé par un mauvais génie (→ Démon, cit. 7), un malin génie.
2 Je supposerai donc qu'il y a (…) un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, qui a employé toute son industrie à me tromper.
Descartes, Méditations, I.
3 Il semble que mon mauvais génie ait lâché prise, et je vis depuis trois mois sous la baguette de la fée bienfaisante.
Chamfort, Histoire, II.
4 Il est de charmantes créatures méconnues par le sort, à qui tout devait réussir dans la vie, mais qui vivent et meurent malheureuses, tourmentées par un mauvais génie, victimes de circonstances imprévues.
Balzac, Une fille d'Ève, Pl., t. II, p. 71.
(Fin XVIIe, Mme de Sévigné). Par anal. Personne qui a une influence déterminante, bonne ou mauvaise, sur quelqu'un. Ange (bon, mauvais ange). || Cet homme est son mauvais génie. || Je suivrai vos conseils, vous avez toujours été mon bon génie.
5 Il assure que vous êtes son bon génie.
Mme de Sévigné, 570, in Littré.
2 (1637). Être surnaturel doué d'un pouvoir magique. Aspiole, démon, divinité, djinn, dragon, efrit, elfe, esprit, fée, gnome, lutin, ondin, péri, sylphe. || Un génie des bois, des montagnes. || Génie aérien. || Le génie des Mille et une Nuits. || Génie bienfaisant, malfaisant. || Évocation, apparition, disparition des génies.
6 À peine eut-elle commencé à frotter cette lampe, qu'en un instant, en présence de son fils, un génie hideux et d'une grandeur gigantesque s'éleva et parut devant elle (…)
A. Galland, les Mille et Une Nuits, « Aladin et la Lampe merveilleuse ».
7 (…) si quelque génie malhonnête et intolérant, quelque démon du contretemps venait me dire (…)
Baudelaire, le Spleen de Paris, XVI.
3 (Déb. XIXe, Mme de Staël). || Génie de… Être allégorique personnifiant une idée abstraite. || Le génie des arts, du commerce. || Le génie de la liberté.Représentation de cette allégorie. || Les Cupidons, génies de l'Amour. || Le génie de la Bastille.
———
II (D'après le lat. ingenium).
A
1 (1532, Rabelais). Vx. (XVIIe-XVIIIe). Les aptitudes innées, les dispositions naturelles, bonnes ou mauvaises (de qqn); l'esprit, la personne qui possède ces aptitudes, ces dispositions. Caractère, esprit, nature. || Le génie de qqn, son génie. || L'essor (cit. 8) d'un grand et beau génie. || Les esprits (cit. 119) forts sont de faibles génies. || Génie étroit (cit. 9 et 10), un grossier génie (→ Cacophonie, cit. 1), pauvre génie. Nullité. || Génie élevé. || Chaque homme a son génie propre (→ Apporter, cit. 23; avancer, cit. 36; caméléon, cit. 3).
8 Abandonne ton âme à son lâche génie (…)
Corneille, Cinna, III, 4.
9 Et bien vous prend, ma sœur, que son noble génie
N'ait pas vaqué toujours à la philosophie.
Molière, les Femmes savantes, I, 1.
10 (…) ceux que l'on choisit pour de différents emplois, chacun selon son génie et sa profession (…)
La Bruyère, les Caractères, II, 3.
2 (1640, Corneille). Mod. || Le génie de… a Ensemble des caractères particuliers, distinctifs qui forment la nature propre d'une chose, d'une réalité vivante, son originalité, son individualité. || Le génie d'une race, d'un peuple, d'un pays. || Le génie de la Grèce, de la France (→ Esprit, cit. 172). || Le génie français (→ Engendrer, cit. 8). || Le génie d'une époque, génie moderne (→ Bicoque, cit. 4). || Le génie de la langue française. || Le Génie du christianisme, œuvre de Chateaubriand.
11 Il est vrai que du ciel la prudence infinie
Départ à chaque peuple un différent génie (…)
Corneille, Cinna, II, 1.
12 Pourquoi disons-nous le génie d'une langue ? C'est que chaque langue par ses terminaisons, par ses articles, ses participes, ses mots plus ou moins longs, aura nécessairement des propriétés que d'autres langues n'auront pas. Le génie de la langue française sera plus fait pour la conversation, parce que sa marche nécessairement simple et régulière ne gênera jamais l'esprit. Le grec et le latin auront plus de variété (…) Le style lapidaire sera plus dans le génie de la langue latine que dans celui de la française et de l'allemande.
Voltaire, Dict. philosophique, Génie.
13 Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle (…)
Michelet, Hist. de France, III, Bretagne.
14 Le haut génie de la Grèce, ce ne fut pas l'habileté des Ulysse et des Thémistocle qui les fit vainqueurs de l'Asie, ce fut cette invention des méthodes de la raison qui fit d'eux les suprêmes initiateurs de l'humanité à venir.
Michelet, la Femme, p. 176.
15 (…) ces deux femmes savaient se plier aux façons d'être de l'évêque avec ce génie particulier de la femme qui comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend.
Hugo, les Misérables, I, I, IX.
16 Pourtant l'homme et la femme, plus ils s'aiment, plus il leur est fatal de vivre ensemble et confondus. Au génie de l'espèce, qui ne s'inquiète que du moment, se substitue le génie de la tendresse, qui prétend accorder les éléments contraires, et faire un état durable d'un état passager. Une telle violence à la nature ne va pas sans douleur.
André Suarès, Trois hommes, « Dostoïevski », IV.
17 (…) le génie de la langue, c'est-à-dire le sens profond de la langue, doit être respecté, même dans un dialogue réaliste.
G. Duhamel, Défense des lettres, III, p. 260.
18 (…) on doit laisser à chacun — dans la conversation comme dans la littérature — la liberté nécessaire pour adapter son tempérament au génie de notre langue.
A. Dauzat, le Génie de la langue franç., Avant-propos.
b (1549, Du Bellay). Disposition naturelle, aptitude remarquable pour quelque chose. Disposition, don, goût, penchant, talent. || Le génie de qqn pour qqch. || « Suivre son génie, forcer son génie » (Académie). || Avoir le génie de son métier (→ Écolier, cit. 8). || Il a le génie des affaires. || Le génie du bazar (cit. 3). Bosse. || Saint-Simon a le génie du mot à l'emporte-pièce (cit. 2).En mauvaise part. || Avoir le génie du mal, de la destruction, de la gaffe. || Il a le génie d'embrouiller les choses les plus simples…
19 (…) le talent et le génie qu'elles (les femmes) ont seulement pour les ouvrages de la main (…)
La Bruyère, les Caractères, III, 49.
20 M. le duc de Luynes (…) avait un très beau génie pour la traduction (…)
Racine, Port-Royal, I.
21 (…) ceux en qui on remarquera le génie de la guerre (…)
Fénelon, Télémaque, XI.
22 Lulli, qui ne vit aucun bon musicien en France, avait le génie de la musique.
Voltaire, Dict. philosophique, Génie.
23 (Il) avait le génie de la chicane. Ce trait achève son portrait.
France, le Petit Pierre, XXII.
c Vx. || De génie : naturellement, sans effort (comme par inspiration).
24 (…) on sent la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire (…)
La Bruyère, Disc. de réception à l'Académie française.
B
1 (Av. 1674). Plus cour. Aptitude supérieure de l'esprit qui élève une personne au-dessus de la commune mesure et le rend capable de créations, d'inventions, d'entreprises qui paraissent très remarquables, extraordinaires ou surhumaines à ses semblables. || Le génie des grands hommes, des grands créateurs (→ Acquérir, cit. 14). || Le génie d'Alexandre le Grand, de Napoléon (→ Abhorrer, cit. 3; ardeur, cit. 38), de Pierre le Grand (→ Barbarie, cit. 2). || Le génie de Molière, de Victor Hugo, de Shakespeare, de Milton (→ Éclat, cit. 36). || Le génie de Mozart, de Beethoven. || Génie poétique (→ Expression, cit. 44), musical.Génie politique (→ 1. Politique, cit. 15). || Avoir du génie (→ Créateur, cit. 6). || Il, elle a du génie. || Elle avait du caractère (cit. 57) plutôt que du génie. || Avoir confiance, croire en son génie (→ Étoile, cit. 25; fierté, cit. 5). || Être tourmenté par son génie, asservi (cit. 19) par son génie.Génie qui inspire (→ Enfler, cit. 1), exalte, enivre (cit. 13).(Les sens A., 2. et B. étant mêlés). || L'invention, l'inspiration, les intuitions, le feu du génie.Explosion (cit. 12), éclair, trait de génie. || Force irrésistible, abondance, fécondité (cit. 8) du génie.Génie qui s'impose à tous (→ Contester, cit. 5). || Génie de premier ordre (→ Criant, cit. 2), surhumain (→ Empire, cit. 16), transcendant. || Un sujet à la taille de son génie (→ Avertir, cit. 17). || Un destin inférieur à son génie (→ Auréoler, cit. 2). || Énigme, secret du génie (→ Extériorisation, cit.). || Le savoir n'est pas preuve de génie (→ Esprit, cit. 138). || Génie et talent (→ Escompter, cit. 2). || Génie et contraintes littéraires (→ Extirpation, cit.), morales, domestiques (→ Écarter, cit. 10) || La sagesse vaut mieux que le génie (→ Bonheur, cit. 15). || Le génie anoblit (cit. 6) même la turpitude.
25 Le terme de génie semble devoir désigner, non pas indistinctement les grands talents, mais ceux dans lesquels il entre de l'invention. C'est surtout cette invention qui paraissait un don des dieux, cet ingenium quasi ingenitum, une espèce d'inspiration divine.
Voltaire, Dict. philosophique, Génie.
26 Le génie est un phénomène que l'éducation, le climat ni le gouvernement ne peuvent expliquer.
Chamfort, Maximes et Pensées, « Sur la science », XIX.
27 Le génie (…) peut être défini faculté créatrice, soit qu'il trouve des idées ou des expressions nouvelles. Le génie des idées est le comble de l'esprit; le génie des expressions est le comble du talent. Ainsi, que le génie féconde l'esprit ou le talent, en fournissant des idées à l'un et des expressions à l'autre, il est toujours créateur dans le sens qu'on attache ordinairement à ce mot : le génie est donc ce qui engendre et enfante : c'est, en un mot, le don de l'invention.
Rivarol, Littérature, Le génie et le talent.
28 L'éclair de l'immense, quelque chose qui resplendit et qui est brusquement surhumain, voilà le génie.
Hugo, Post-Scriptum de ma vie, Du génie.
29 Ah ! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie.
A. de Musset, À mon ami Édouard B. (→ Cœur, cit. 155).
30 Ce que l'homme ici-bas appelle le génie,
C'est le besoin d'aimer; hors de là tout est vain.
A. de Musset, Poésies nouvelles, « À la Malibran », XXVII.
31 Langue que pour l'amour inventa le génie.
A. de Musset, Premières poésies, « Le saule », I (→ Harmonie).
32 Tout ce qu'impliquent les mots : volonté, désir, concentration, intensité nerveuse, explosion, se sent et se fait deviner dans ses œuvres (Wagner). Je ne crois pas me faire illusion ni tromper personne en affirmant que je vois là les principales caractéristiques du phénomène que nous appelons génie; ou du moins, que dans l'analyse de tout ce que nous avons jusqu'ici légitimement appelé génie, on retrouve les dites caractéristiques.
Baudelaire, l'Art romantique, XXI, IV.
33 Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien.
Valéry, Mélange, p. 163 (→ Esprit, cit. 154).
34 Il faut terriblement de talent, chère amie, pour rendre un peu de génie supportable.
Gide, Prétextes, p. 83.
Loc. prov. Le génie est une longue patience.Allus. littér. || Le génie n'est autre chose qu'une grande aptitude à la patience, mot attribué à Buffon.
35 M. de Buffon me dit à ce sujet un mot bien frappant, un de ces mots capables de produire un homme tout entier : Le génie n'est qu'une plus grande aptitude à la patience. Il suffit en effet d'avoir reçu cette qualité de la nature (…)
Hérault de Séchelles, Voyage à Montbard, p. 15.
36 (…) il n'y a pas de vrai génie sans patience.
A. de Musset, Nouvelles, « Le fils du Titien », VIII.
37 Quand il a dit que le génie n'était qu'une plus grande aptitude à l'application et une plus grande patience, on voit que Buffon n'entendait point cette patience froide et qui n'a rien de commun avec le feu sacré. Le génie de Buffon participe du poète autant que du philosophe; il confond et réunit les deux caractères en lui, comme cela s'était vu aux époques primitives.
Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 21 juil. 1851, t. IV, p. 351.
38 Génie ! Ô longue impatience !
Valéry, Charmes, « Ébauche d'un serpent ».
38.1 Le génie est ce pouvoir d'autonomie, dont la densité des œuvres est l'expression, et le chef-d'œuvre l'expression privilégiée (…)
Malraux, les Voix du silence, p. 456.
De génie : qui a du génie ou qui en porte la marque. Génial. || Un homme de génie (→ Apothéose, cit. 4; aptitude, cit. 6; arborer, cit. 9; bizarrerie, cit. 4; étincelle, cit. 11). || Écrivain de génie (→ Caractère, cit. 30). || Peintre, musicien, mathématicien de génie. || Œuvre, invention de génie.
39 Il faudrait peut-être avant tout, répondit Canalis, définir l'homme de génie, et l'une de ses conditions est l'invention : l'invention d'une forme, d'un système ou d'une force. Ainsi Napoléon fut inventeur, à part ses autres conditions de génie. Il a inventé sa méthode de faire la guerre. Walter Scott est un inventeur, Linné est un inventeur, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier sont des inventeurs. De tels hommes sont hommes de génie au premier chef. Ils renouvellent, augmentent ou modifient la science ou l'art.
Balzac, Modeste Mignon, Pl., t. I, p. 528.
40 Quoi, se disait peut-être un homme de génie. — je suis donc une curiosité (…) Et ce qui me paraît si naturel, cette image échappée, cette évidence immédiate, ce mot qui ne m'a rien coûté, cet amusement éphémère de mes yeux intérieurs, de ma secrète oreille, de mes heures, et ces accidents de pensée ou de parole (…) me font un monstre ?
Valéry, Rhumbs, p. 262.
(Avec un sens affaibli). || Un moqueur de génie, étonnant, extraordinaire (→ Attaque, cit. 8).
Idée, trait de génie, plein d'ingéniosité, d'astuce (→ Idée géniale).
41 Bruce (…) me donna un goût vif pour toutes les sciences dont il parlait. De là mon amour pour les mathématiques et enfin cette idée, j'ose dire de génie : Les mathématiques peuvent me faire sortir de Grenoble.
Stendhal, Vie de Henry Brulard, 8.
2 N. m. (1686, Bossuet). Personne qui a du génie.REM. Dans cet emploi, génie a une valeur superlative que n'ont pas au même degré les expressions avoir du génie, le génie de X, l'homme de génie; il ne s'applique qu'au petit nombre d'hommes dont l'apport marque d'une forte empreinte l'histoire de l'humanité. — Platon, Michel-Ange, Léonard de Vinci, Shakespeare, Newton, Marie Curie, Einstein furent des génies. || Danton, le génie le plus fort de la Révolution (→ Fluctuation, cit. 2). || Un génie sublime. || Le génie comparé à un aigle (cit. 3), à une montagne. || Les génies en littérature (→ Effort, cit. 24). || Pascal, cet effrayant (cit. 5) génie. || Wagner, génie prodigieux qui exalte, écrase (cit. 10). || Génie méconnu, incompris (→ Asile, cit. 5; fatalement, cit. 2). || Se croire un génie, se prendre pour un grand génie (→ Compte, cit. 2; énigme, cit. 2; entendre, cit. 18). — ☑ (1835, Académie). Ce n'est pas un génie ( Aigle, phénix) : c'est une personne médiocre, peu intelligente.
42 On sait que les grands génies ne se trompent jamais à demi, et qu'ils ont le privilège de l'énormité dans tous les sens.
Baudelaire, Curiosités esthétiques, Salon de 1846, IV.
43 Toi qui sous le laurier lèves ta tête blanche,
Génie entré vivant dans l'immortalité !
Th. de Banville à Hugo, in Hugo, Œuvres, t. XIX, p. 197, La 100e représentation de Notre-Dame de Paris, 13 oct. 1879.
44 Il avait une haute conscience de sa valeur, et pensait être seul à ne pas se dénier justice : il se croyait en conséquence le droit d'en vouloir à l'univers entier. Il se prenait tout ensemble pour un héros, pour un génie et pour une victime.
A. Hermant, l'Aube ardente, XI, p. 149.
45 Il existe en outre une classe d'hommes qui, quoique aussi dysharmoniques que les criminels et les fous, sont indispensables à la société moderne. Ce sont les génies. Ces individus sont caractérisés par la croissance monstrueuse de quelqu'une de leurs activités psychologiques. Un grand artiste, un grand savant, un grand philosophe est généralement un homme ordinaire dont une fonction s'est hypertrophiée.
Alexis Carrel, l'Homme, cet inconnu, IV, VI.
46 (…) une intelligence qui se perd prive peut-être l'humanité d'un apport essentiel. Le hasard qui arrache un génie à la pauvreté, à la besogne, à la destruction, se produit de temps en temps : la société n'a pas à compter, en toute occasion, sur son aide. Et, s'il n'est pas question que la société pousse à la culture du génie (ce ne sont pas les grands laboratoires riches, où des « chercheurs » sont payés pour chercher, qui font forcément les grandes découvertes), il est indispensable que, du moins elle ne s'oppose pas, de toute la force de son inertie, au génie qui veut se manifester.
Daniel-Rops, Ce qui meurt et ce qui naît, p. 156.
———
III
1 (Av. 1708, Vauban; d'après ingénieur). Milit. || Génie militaire : art des fortifications. Aréotectonique.Par ext. Arme, service technique chargés de travaux, notamment de la construction et de l'entretien des casernements, de la fortification permanente, de la mise en œuvre de ponts, chemins de fer, transmissions… Soldats, officiers du génie : casernier, sapeurs, mineurs, électro-mécaniciens, mineurs-artificiers, pontonniers, sapeurs de chemins de fer et de communications, télégraphistes, radio-télégraphistes. || Territoire sous les ordres d'un officier du génie. Chefferie. || École du génie.
47 S'il se rencontrait des obstacles imprévus dans la carrière du génie, peut-être pourrais-je tourner mes idées d'un autre côté.
P.-L. Courier, Lettres, I, 5, in Littré.
En appos. Régiment appartenant à l'arme du Génie.
48 Au printemps de 1930, je fus envoyé au 7e Génie à Avignon, pour mes derniers six mois de service actif.
Raymond Abellio, Ma dernière mémoire, t. II, p. 64.
(1835, Académie). Par anal. || Génie maritime : art des constructions navales.Par ext. Corps d'officiers chargés de la construction des bâtiments de l'État et de leurs réparations (Gruss).
2 (1845, Bescherelle). || Génie civil : art des constructions.Par ext. Ensemble des ingénieurs civils. || Génie rural : art des constructions rurales.Par ext. Ensemble des ingénieurs chargés de ces constructions et de l'amélioration de la vie rurale. aussi Engineering (anglic.), ingénierie.
3 Génie chimique, génie atomique, génie informatique : connaissances et techniques de l'ingénieur (en chimie, physique atomique, informatique). || L'école de génie de Toulouse.
Génie génétique : méthodes d'investigation et d'expérimentation sur les gènes. || « Le génie génétique qui consiste à introduire dans le patrimoine héréditaire d'une cellule un message génétique étranger à cette cellule » (la Recherche, no 147, sept. 1983, p. 1149).
CONTR. (De II.) Médiocrité, nullité.
DÉR. Génial.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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